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Jean Mansion

 
Cette biographie a été rédigée par Lise, l’épouse de Jean Mansion, qui partageait avec lui la passion pour le jazz, les voyages et l’amour des autres. Lise vient d’éditer un superbe ouvrage “Quelque chose de mortel”, hommage et témoignage poignants sur la vie de celui qui décida de léguer à Villefranche de Rouergue sa très importante collection de disques de jazz.
Constituée de 3 700 documents sonores, ce fond d’une richesse incontestable est une des entités premières de la discothèque de documentation jazz.

Dans les années d’après-guerre, la station AFN (American Forces Network) émettant depuis l’Allemagne libérée et écoutée dans l’est de la France, diffusait à la radio des enregistrements gravés sur « V Disc » par les plus grands jazzmen de l’époque. Avec la liberté retrouvée, la musique noire américaine, interdite sous l’occupation, s’épanouissait sur les ondes. Des amateurs de jazz éclairés comme Sim Copans, Hugues Panassié, Charles Delaunay, Frank Ténot parmi d’autres, présentaient en les commentant des programmes de jazz, souvent tirés de leurs collections personnelles. C’est ainsi que Jean Mansion âgé de 15 ans découvre le jazz en 1947.

Les disques étaient rares en ce temps-là et les quelques 78 tours que l’on arrivait à se procurer constituaient des trésors. A Metz, Jean et sa bande de copains passent leurs soirées à écouter du jazz et à en discuter, chez celui qui possède un pick up comme on disait alors, ou à la Maison des jeunes où Jean s’occupe aussi d’un ciné-club naissant.

En 1948, se déroulent en France les premiers festivals de l’après-guerre. Louis Armstrong est à Nice, Dizzy Gillespie à Paris. L’année suivante, Charlie Parker, Sydney Bechet, Miles Davis donnent des concerts salle Pleyel, accompagnés par les meilleurs musiciens français de l’époque. Assister à ces événements (l’auto-stop était alors le meilleur moyen pour les jeunes de se rendre d’un point à un autre), voir la musique se créer en « live » avec la gestuelle si particulière des jazzmen, il y avait de quoi en être marqué à jamais. Une passion était née.

C’est en 1951, à un concert de jazz (de la « musique de sauvages » comme disaient nos parents !) que nous nous rencontrons, Jean et moi, à Nancy où se produisait Mezz Mezzrow, tout auréolé du succès de son Really the Blues. Alors que, néophyte, je jugeais merveilleux tout ce que j’entendais, Jean lui, montrait déjà un esprit critique, voire railleur, à preuve les articles qu’il signe pour le Républicain Lorrain.

En 1952, Jean quitte Metz pour Paris, direction Saint-Germain-des-Prés, alors en pleine effervescence intellectuelle et artistique. Jean-François Quièvreux, autrement dit Jeff Gilson qui sera plus tard connu pour sa musique expérimentale, tient rue Grégoire de Tours une boutique de disques, le Kiosque d’Orphée,et l’embauche à ses côtés. Formidable opportunité, qui permet à Jean outre de parfaire son écoute, de rencontrer, venus en voisins, beaucoup de jazzmen, des boppers pour la plupart, en activité -ou en devenir- dans le quartier, et d’aller les entendre accompagnant des « pointures » de passage à Paris, en concerts ou en jam sessions.

Dans les années 1950-1960, le jazz s’invitait à Paris. Les amateurs avaient le choix entre les nombreux clubs et les concerts -souvent deux par soirée- qui avaient lieu généralement à l’Olympia, à l’Alhambra, au Théâtre des Champs Elysées ou salle Pleyel, devant un public souvent très partagé, bruyant et tapageur au point de siffler les artistes, en particulier les chanteurs ou chanteuses qui ne lui paraissaient pas conformes à l’idée qu’il se faisait du jazz. Un soir, Anita O’Day avait subi cet affront. Je me souviens encore de la honte et de la colère que Jean avait alors ressenties.

C’est à partir de ces années-là qu’il commence à acheter des disques. Si ma mémoire est bonne, les 33 tours apparurent en France en 1954, l’année de notre mariage. Son premier achat, à la Boîte à Musique boulevard Raspail, fut un disque de Coleman Hawkins et un autre de Charlie Parker avec des violons. De la rue Danton où nous habitions, nous n’avions pas à aller loin pour nous rendre au Club St-Germain, à la Huchette, au Caméléon ou au Metro Jazz (devenu plus tard Les Trois Mailletz). De temps en temps, les copains de Metz débarquaient chez nous pour des soirées musicales et arrosées. Jean avait déjà cette façon particulière d’écouter ou de faire écouter ce qu’il aimait, dans une jubilation qui consistait à imposer son choix, à placer et replacer plusieurs fois le même disque, la même plage, le même solo, au gré de ses découvertes, comme par exemple l’orchestre de Stan Kenton -qui était loin de faire l’unanimité- dont il rythmait toutes les nuances, gestes et paroles à l’appui.

En 1957, nous avons fait la connaissance de Jacques André qui était critique de jazz au journal Combat où il avait succédé à Boris Vian, ce dont il était à juste titre particulièrement fier. Jean l’accompagnait parfois lorsqu’il faisait des interviews, généralement à l’issue des concerts. Ces soirées-là se terminaient souvent fort tard dans les bars encore ouverts ou chez nous, avec les musiciens. En 1960 et 1961, Jacques André céda la plume à Jean pour quelques articles de reportage sur ses impressions de voyage aux États-Unis (je venais d’entrer à Air France, ce qui facilitait bien des choses). Nous avions alors quitté le Quartier latin pour la rive droite, puis pour la rue Saint-Placide où notre deux-pièces très sonore faisait office d’entrepôt de disques (et de livres) et où, surtout, nous commencions à avoir beaucoup d’ennuis avec les voisin. D’où la recherche et la découverte d’une maison avec un sous-sol pour la musique. Jean achetait un peu partout, pas seulement à Paris mais au gré de ses déplacements en Europe ou aux USA d’où il revenait chargé des commandes passées par les amis, Hugues Panassié notamment. Ou encore par correspondance ou aux enchères, très en vogue chez les amateurs de jazz.

De ses rencontres avec les musiciens, que ce soit à Paris à l’issue des concerts ou aux États-Unis, où nous allions fréquemment en weekend (départ le vendredi, retour le lundi !) je garde le souvenir d’une immédiate empathie, d’une compréhension spontanée. Dans les années soixante, la ségrégation raciale était encore une réalité et rares étaient les Blancs qui se risquaient à traverser New York et encore moins Chicago pour se rendre dans les quartiers noirs. Les chauffeurs de taxi eux-même renâclaient à nous y conduire. Et pourtant, c’était là que nous nous retrouvions chez nous. Nous nous présentions d’office au leader (avec parfois un mot de recommandation d’Hugues Panassié) moyennant quoi nous bénéficiions de sa « protection » comme dans le South Side de Chicago où, un certain soir, Muddy Waters nous installa sur l’estrade avec les musiciens en nous recommandant de ne pas nous mêler à l’assistance et surtout, en ce qui me concernait, de n’accepter aucune invitation à danser ! Harlem était, disons, plus respectable. Nous avions alors pour factotum Sammy Price qui y était extrêmement populaire. Ce grand pianiste de blues, de boogie-boogie, devait, comme beaucoup de ses confrères, avoir un autre métier pour vivre. Il était consultant en relations publiques, ce qui vu sa jovialité, son bagout, lui assurait une notoriété excédant le milieu jazzistique proprement dit. Parfait, Buddy Tate lui aussi nous faisait les honneurs du quartier, nous entraînant là où il jouait, dans des bars populaires ou dans des salles réservées aux « bals de société » de la bourgeoisie de Harlem.

Une amitié nous liait à Billy Strayhorn, aussi fin, aussi subtil que la musique qu’il composait et arrangeait avec Duke Ellington. Avec lui, nous nous promenions dans New York « downtown ».

Au métropole Café, en plein Times Square, les orchestres jouaient derrière le bar sur une longue estrade. Cosy Cole ou encore Charlie Shavers faisaient les beaux soirs de ce lieu unique, en face duquel se trouvait le Copperail et ses spécialités du Sud (spareribs, red beans, corn bread...) où nous allions, après les concerts, nous attabler avec les musiciens. Comme, en dehors d’un petit cercle de connaisseurs, les jazzmen étaient loin d’être reconnus chez eux, ils paraissaient toujours surpris et heureux qu’on vienne de France pour les écouter. Nous étions alors très liés avec le photographe Jack Bradley et sa compagne Ronni Falows, avec Jeff Atterton aussi, britannique d’origine, homme de profonde culture jazzistique qui vivotait minablement en vendant des disques de chez Sam Goodie’s. Jeff nous avait fait connaître Dan Morgenstern, critique et musicologue, qui nous invitait parfois à assister à des séances d’enregistrement.

Tout au long de sa vie, Jean a conservé un regard personnel, distancié, d’autant plus crédibles aux yeux de tous que sa culture musicale était approfondie et universaliste. Au jeu du « Blindfold test », il était imbattable, identifiant dès les premières notes tel ou tel interprète. Par admiration pour Hugues Panassié avec qui il entretenait une relation personnelle d’estime et d’amitié réciproques, il était membre du Hot Club de France mais en franc-tireur qu’il était, n’en a jamais partagé le dogmatisme, de même qu’il n’aimait guère ceux qu’il accusait d’avoir intellectualisé la critique de jazz, privilégiant des formes musicales qu’il jugeait abâtardies.

Un collectionneur a souvent un côté « maniaque ». C’est pourquoi, à juste titre, Jean se définissait plutôt comme un amateur. Sans préférence exclusive pour un style ou une époque, il jugeait intéressant tout ce qui résonnait en lui. Sa collection montre bien l’éclectisme de ses choix. Cependant, en homme de son époque, c’est-à-dire d’un temps où le jazz était, à quelques exceptions près, la musique des Noirs, il était resté attaché à l’idée que la qualité d’un musicien se mesure à sa capacité, spécifiquement afro-américaine, de swinguer, d’improviser, de marquer le beat, de produire du feeling (sur la pochette d’un disque de Charlie Barnet, il écrit que c’est le seul orchestre entièrement blanc qui sonne noir). Subjectif, il l’était, mais sans sectarisme. Jean est né au jazz avec la révolution du be-bop qu’il a tout de suite reconnu comme la continuité de ce qui l’avait précédé. L’esprit plutôt que certains groupes vocaux noirs, plus variété que jazz, Helen Merrill ou Carmen McRay autant que Billy Holiday dont il disait, à sa manière iconoclaste, qu’elle était devenue une « chanteuse pour touristes » !

Je n’ai pas souvenir que Jean ait jamais renié une quelconque partie de ce qu’il écoutait depuis ses jeunes années ni s’en soit jamais lassé. Parmi des dizaines d’autres chefs-d’œuvre, le Back o’town de Louis Armstrong, le Body and Soul de Hawkins, Anthropology de Parker, les Four Brothers, l’ont accompagné toute sa vie. Il est arrivé en revanche qu’il reconnaisse des erreurs de jeunesse et revienne sur des jugements défavorables comme celui qu’il avait porté sur le style « progressiste » ou le « cool », sur des musiciens tels que Dave Brubeck, les Jazz Messengers ou ceux de la West Coast. Certains musiciens lui étaient particulièrement chers, pour des raisons quasi affectives, comme Don Byas, Lester Young, Ray Nance et surtout Paul Gonsalves dont il avait fait le projet -non réalisé- d’aller fleurir la tombe en Angleterre, une façon de rendre hommage au Diminuendo and crescendo in blue qui était pour lui l’émotion absolue.

Dans les années cinquante, Jean avait fait le projet (resté hélas en l’état) d’écrire un dictionnaire du jazz qu’il aurait sous-titré Jamin’the Blues en hommage au film de Gjon Mili qu’il considérait comme l’un des plus beaux jamais réalisés pour la beauté de l’image, la qualité du découpage, la valeur de la musique et l’interprétation.

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